Amyloïdose rénale révélée par une babésiose

Amyloïdose rénale révélée par une babésiose

La présence d’une forte protéinurie sur un chien Beagle de 10 ans, associée à une babésiose de faible gravité, fait suspecter une glomérulopathie chronique antérieure à la babésiose.

Cette hypothèse sera confirmée par l’évolution de la maladie avec une persistance de la protéinurie après le traitement par un piroplasmicide, et l’aggravation de l’insuffisance rénale qui, modérée au début, s’aggrave pour conduire à la mort de l’animal en 4 mois.

L’accent est porté sur le diagnostic différentiel entre deux affections responsables toutes les deux de forte protéinurie : l’affection aiguë, la babésiose, révèle et masque à la fois l’affection chronique, en donnant la fausse impression d’être responsable d’une néphropathie glomérulaire chronique très mutilante.

Commémoratifs

Un Beagle mâle âgé de 10 ans est vu pour anorexie, abattement, adynamie.

Le chien est suivi par notre clinique depuis sa naissance.

À l’âge de 6 et 7 ans, il a eu des babésioses dont la parasitémie était de 1, soit moins de 1 parasite pour 10 champs (grossissement X 1000).

Un an avant cette consultation, il a été opéré d’une tumeur fibromateuse interdigitée dont l’histologie a affirmé le caractère de bénignité.

Une analyse des urines avait été faite; la densité urinaire était de 1,045, la protéinurie de 2+, le rapport U-Protéines / U-Créatinine de 0,3.

Le chien est vacciné régulièrement.

Examen clinique

Le chien est asthénique, ses muqueuses sont rosées, sa température est de 40,5°C, il n’y a pas de splénomégalie.

Examens complémentaires

Examen urinaire

Prélevées par cystocentèse, les urines sont jaune clair et limpides, de dU 1,040, la protéinurie est de 4+.

Il n’y a pas de sédiment urinaire.

  •  Tableau 1: analyse des urines

Type de prélèvement Cystocentèse

CouleurJaune clairProtéines 4 +
TurbiditéLimpideHématies Absentes
Densité urinaire1,040Leucocytes Absents
pH5,0Cylindres Absents
BilirubineNégatifCell. épithéliales Absentes
AcétoneNégatifMicro-organismes Absents
SangNégatifCristaux Absents
NitritesNégatifRap. protU/créatU: ND
GlucoseNégatifU-Glycémie ND

 

Étalement de sang

Un étalement réalisé à partir d’un prélèvement à l’oreille du malade met en évidence Babesia canis.

La parasitémie est de 3 (entre 1 et 5 parasites par champ au grossissement X1000).

Traitement

Le chien est traité par une injection d’imidocarbe (solution de dipropionate à 8,5%, 0,05 mL/kg) et d’aspirine (20 mg/kg, 2 fois par jour pendant 48 heures).

Les questions

A – Quelle est l’origine de la protéinurie?

B – Faut-il réaliser d’autres examens complémentaires, pourquoi, lesquels et quand dans le suivi du malade ?

  1. Un rapport U-Protéines /U-Créatinine le jour de la consultation?
  2. Une électrophorèse des protéines sériques?
  3. Une électrophorèse des protéines urinaires?
  4. Une échographie rénale?
  5. Un rapport U- Protéines /U-Créatinine le jour de la consultation et 7 jours après?
  6. Un dosage de S-Créatinine?
  7. Un dosage de S-Urée?
  8. Un dosage de S-Urée et de S-Créatinine?
  9. Les examens complémentaires suivants : 1, 2, 3, 4, 6?
  10. Un autre panachage d’examens ?

Les réponses

A – Quelle est l’origine de la protéinurie?

Dans la babésiose à Babesia canis var canis en France, 50% des malades ont une protéinurie supérieure à 500 mg/L et 25% d’entre eux ont plus de 2g/L (A*). L’importance de la protéinurie est évaluée par le rapport U-Protéines/U-Créatinine qui est souvent supérieur à 1, ce qui traduit son origine glomérulaire. La protéinurie, si elle est parfois très forte (supérieure à 5 g/L), est le plus souvent associée à une forte créatininurie ne donnant jamais un rapport supérieur à 5. Cette lésion glomérulaire est non mutilante, induite par le dépôt des immuns complexes dus à Babesia canis. Cette glomérulonéphrite réversible disparaît avec le traitement spécifique de la parasitose. Cette guérison se traduit par une réduction puis une disparition de la protéinurie, respectivement en 48 heures et 1 semaine, la régression de la protéinurie suivant la remontée plaquettaire (figure 1).

Très peu de malades ont une glycosurie. Elle est due à un déficit de la réabsorption tubulaire et traduit une souffrance tubulaire (tubulonéphrose hémoglobinurique ou bilirubinurique); elle concerne moins de 1% des observations (1, 2, 3).
L’insuffisance rénale qui peut survenir dans la babésiose est dans la plupart des cas une insuffisance rénale aiguë, oligo-anurique ou anurique, induite par l’hémoglobinurie massive et l’hypoperfusion rénale. Les caractéristiques sont à l’admission du malade des urines surcolorées (rouges, brunes ou noires).
Les autres insuffisances rénales sont soit des insuffisances rénales fonctionnelles induites par des troubles digestifs, soit le plus souvent la révélation d’une lésion rénale chronique ignorée qui n’a rien à voir avec la babésiose (surtout glomérulonéphrite et amylose).
Les autres animaux à surveiller sont ceux pour lesquels une maladie sous-jacente est connue ou découverte au cours de la consultation (glomérulopathie chronique, hépatite chronique, hypocorticisme, diabète, maladie de Cushing, etc), ou suspectée par un état général défaillant ou par des signes de souffrance organique (âge avancé, souffle cardiaque, pneumopathie).

B – Faut-il réaliser d’autres examens complémentaires, lesquels et quand, dans le suivi du malade?

  1. Un rapport U- Protéines/U-Créatinine le jour de la consultation?
  2. Une électrophorèse des protéines sériques?
  3. Une électrophorèse des protéines urinaires?
  4. Une échographie rénale?
  5. Un rapport U- Protéines/U-Créatinine le jour de la consultation et 7 jour après?
  6. Un dosage de S-Créatinine?
  7. Un dosage de S-Urée?
  8. Un dosage de S-Urée et de S-Créatinine?
  9. Les examens complémentaires suivants : 1, 2, 3, 4, 6?
  10. Un autre panachage d’examens?

La présence d’une protéinurie peut traduire une lésion glomérulaire induite par la babésiose, une glomérulopathie chronique, ou l’association des deux. La race du chien est un élément supplémentaire de suspicion d’une glomérulopathie chronique de type amylose rénale à laquelle cette race est prédisposée (4). Pour moi la bonne réponse est la 10 : le rapport U-Protéines/U-Créatinine, le dosage de S-créatinine et le rapport S-Albumine/S-Globulines, le jour de la consultation et 7 jours après.

Les autres examens complémentaires sont intéressants mais leur non réalisation obéit à un souci d’économie. Il est plus sage de ne les pratiquer qu’après avoir pris connaissance des examens de la réponse 10.

  • C’est ainsi qu’une électrophorèse des protéines sériques lors d’amylose avérée, après un certain temps d’évolution, est relativement spécifique (baisse de l’albumine, augmentation des alpha2 globulines, augmentation des bêta2 et 3 globulines, baisse des gamma globulines).

babesiose_proteinurie_electrophorese

  • Lors de glomérulopathie la taille, la forme et la structure rénales à l’échographie, même lors de lésion terminale, sont normales.
  • Une électrophorèse urinaire ne présente aucun intérêt. Le tracé est celui d’une protéinurie non sélective qui caractérise la plupart des protéinuries glomérulaires.
  • Le dosage simultané de S-Urée et de S-Créatinine est sans intérêt.

Évolution

Dans le cas de notre Beagle, et bien que la babésiose soit en apparence sans gravité, la protéinurie est forte et persistante et les chiffres de la créatinine ne cessent d’augmenter dans les jours et les semaines qui suivent. En aucun cas il ne s’agit d’une lésion initiée par la babésiose, mais d’une glomérulopathie chronique révélée par celle-ci.
À la première consultation, le rapport U-Protéines/U-Créatinine est très élevé, il s’est abaissé 7 jours après mais reste élevé traduisant la chronicité de la néphropathie. La réduction de la glomérulopathie traduit l’activation des lésions glomérulaires par la babésiose. Lors de glomérulopathie induite par la babésiose seule, le rapport U- Protéines /U-Créatinine serait inférieur à 1.
Le rapport S-Albumine/S-Globulines est très abaissé à J1 ce qui traduit la une lésion glomérulaire chronique (protein-losing glomerulopathy). Ce rapport reste constant après guérison de la babésiose.

Le pronostic est réservé. L’insuffisance rénale va s’aggraver inexorablement et conduire à une issue fatale en 4 mois.

  • Tableau 2 : Évolution des paramètres biochimiques sur une semaine

 Rap U-Prot/U-CréatCréatinine en mg/LRap S-Alb/S-Glob
Jour 111,5170,28
Jour 74,6210,29
Valeurs usuelles<0,5<150,7 à 1,1

babesiose_proteinurie_creatinine

babesiose_rapport_proteine_creatinine

 

 

Bibliographie

1- Pagès JP, Trouillet JL. (1986). La babésiose du chien. Mode d’action de Babesia canis  et conséquences cliniques. Prat Méd Chir Anim Comp; 21 : 97-106
2- Pagès JP (1999) La babésiose du chien à Babesia canis var canis  en France In Encyclopédie Médico Chirurgicale Vétérinaire
3- Pagès JP. (1999). Kidney lesions in Babesia canis  var. canis  infection. In : Proceedings of the World Small Animal Veterinary Association (WSAVA) Lyon 1999, Paris : Prat Méd Chir Anim Comp : 1-6
4- Pagès JP , Trouillet JL (1985)  Amylose rénale du chien et du chat. Prat Méd Chir Anim Comp; 21 : 97-106

 

©Dr. Jean-Pierre Pagès, 02 avril 2007.